Crucifilistes
Hélène Soleau
Septembre 1998
Aujourd'hui, je suis une grand-mère heureuse et comblée, mais à l'époque où cette histoire arrivât, il en était tout autrement. J'étais alors une jeune fille intrépide, seule dans Paris, sans aucune surveillance parentale. J'avais beaucoup d'amis et nous faisions ce que l'on appelait " les 400 coups ". Dans notre petite bande, il y avait un homosexuel charmant, Philippe Mitran, qui avait toute ma préférence. Je me souviens bien de la tête des individus qui l'interrogeaient sur son nom, proche alors de " Mitterand ", président de l'époque. Il jouait de cette ambiguïté avec art et avec un secret tout présidentiel. L'ambiguïté était parfaite grâce à une ressemblance physique avec l'homme d'état, qu'il cultivait peut-être à mon insu. Nous allions souvent danser dans des boîtes de jazz des rocks endiablés loin des musiques de nos âges. Nous cultivions ce décalage en nous affublant de vêtements passés de mode. Pour lui : un pantalon large tenu par des bretelles sur une chemise de coton épais. Pour moi : petit corsage sage sur jupe large virevoltante à petits pois.
Il se rajoutait, par une coquetterie sans fin, un foulard noué autour du cou pour avoir l'air d'un " mauvais garçon ". Je ne crois pas que nous étions très appréciés de ces clubs assez fermés où nous dansions, je l'avoue, fort mal.
Très excités par nature, nous débordions un peu d'énergie au milieu de danseurs qui se mouvaient avec grâce et perfection. Coup de doigt dans l'œil, bousculade, écrasement de pied, nous étions sans doute l'hérésie la plus spectaculaire de ces lieux de discipline cadencée. Philippe avait une autre amie, plus discrète : Emmanuelle. Chétive et maladive, ses grands yeux bleus n'exprimaient rien d'enthousiasmant. Je l'évitais avec prudence mais Philippe, dans sa grande bonté de faux mauvais garçon, allait prendre le thé chez elle en lui portant ses petits gâteaux maison.
Nos vies sentimentales d'alors étaient bousculées et changeantes. Nous trouvions beau et laid la même personne dans l'espace d'une minute. L'adolescence est ainsi faite. Notre sujet de plaisanterie sur Emmanuelle était la nullité de sa vie amoureuse. Triste, solitaire, effacée. Emmanuelle ne nous a jamais accompagnés dans nos escapades nocturnes, mais elle se régalait de nos anecdotes.
Philippe prit un jour la défense
de son amie :
" C'est une fille qu'il faut connaître. Tu sais, elle fait un truc
incroyablement kitsch, plus dépassé encore que nos vieux danseurs de jazz.
Elle brode ! Comme Pénélope ! Des petites croix, toute la journée.
Elle est douée pour ça et ça lui prend un temps fou. "
Broder ? Quelle idée ! Il y avait tant de choses à faire.
" C'est une fille de diplomate, tu savais ça ? Son père est suisse ou quelque chose comme ça... "
Un samedi, il réussit à me convaincre de venir prendre le thé chez Emmanuelle, que je surnommais alors " la suisse aux petits points ".
Son studio était minuscule. Elle était intimidée par ma présence inhabituelle. Elle dodelinait de la tête comme une petite vieille. Je remarquais, accrochées au mur et soigneusement encadrées, des broderies diverses : abécédaires, guirlandes de fruits et de fleurs, petits personnages dansants et couronnes tressées de Noël, ...
Je la félicitais pour son habileté et attendais patiemment que l'heure tourne. Sur le palier, elle me fit promettre de revenir la voir - quel supplice ! - et me fit des petits signes d'adieux à travers la fenêtre. Je ne pouvais alors deviner ce qui lui arrivât.
Ce matin-là, c'est Philippe qui m'apportât les croissants, inquiet de ne plus avoir de nouvelles de la suissesse. Je lui proposais de lui téléphoner, mais il avait déjà essayé tant de fois qu'il n'en voyait plus l'utilité. Passons chez elle ! La porte s'ouvrit toute seule alors que mon doigt était encore posé sur la sonnette. A l'intérieur, un spectacle de désolation totale. Un saccage horrible : meubles renversés, tiroirs gisants par terre, lit retourné, placards dégoulinant de vêtements. Philippe poussa un cri aigu - il était haute-contre sans une chorale - et je compris pourquoi. Il appela bêtement " Emmanuelle ? ", comme si elle avait pu être là dans son quinze mètres carrés que notre œil englobait d'un battement de cils. Il avait souvent des réflexes de personnages de feuilleton télévisé. Il s'agitait et moulinait des bras, livide, au bord de l'hystérie. Moi, je restais calme et remarquais aussitôt l'absence des broderies au mur. Je ne savais pas que l'on pouvait saccager un appartement pour ça !
La police, alertée par des voisins ayant entendu le cri de Philippe, nous tomba dessus tout naturellement. Philippe transpirait, plaidant notre innocence alors que l'on ne nous accusait de rien. Après avoir noté nos dépositions à chaud, on nous pria de partir afin que le laboratoire passe au peigne fin le studio de la brodeuse.
Je réconfortais Philippe autour d'un chocolat chaud à la Coupole. J'avais la nostalgie désuète de cet endroit peuplé des vieilles dames couvertes de bijoux dont les têtes étaient enveloppées dans des turbans en tissu panthère. Elles usaient de leurs derniers charmes sur les jeunes serveurs et glissaient à l'occasion leur numéro de téléphone au revers d' une pochette d'allumette. J'étais venue ici tant de fois, tentant de percer à jour ce manège.
Philippe se calmait peu à peu. C'était
le moment de lui exprimer mon point de vue.
- Les broderies ont disparu.
- Les quoi ?
- Les broderies. Disparues.
Philippe haussa les épaules.
- Il s'agit bien des broderies ! C'est bien toi et ton éternelle indifférence
pour ton prochain... C'est Emmanuelle qui a disparu !!
Je le trouvais cruel à mon égard et je me demandais ce que je faisais là, à lui tenir le pouls si j'étais si indifférente.
- Soit, Emmanuelle a disparu, mais
les broderies avec... et peut-être à cause des broderies.
- Qu'est-ce que tu imagines ? Ce sont des broderies, pas des bijoux. Ça
n'a aucune valeur, c'est invendable. Tu imagines un trafic de broderies ?
De la drogue cachée derrière les points de croix ?
- J'ai toujours pensé que c'était une activité mystérieuse, secrète,
solitaire. Je suis certaine qu'il y a un lien...
- Ne va pas dire ça à la police, ils vont te prendre pour une folle.
Je pensais : " de nous deux, la folle on sait qui sait, et ça crève
les yeux ". Mais bon, mon indifférence me sauva.
- Tu fais comme tu veux. Tu me crois, tu ne me crois pas. Ça m'est égal.
Je payais ma part et lui tournais le dos en me levant.
Le lendemain, mon idée avait germé, j'étais convaincue d'être sur une piste. Je demandais à ma boulangère si elle connaissait des magasins de broderie dans le quartier. Elle m'indiqua une boutique, " Point par point ". Je m'y rendis.
J'étais mal à l'aise, la
vendeuse me tournait autour, et je finis par avouer :
-Je ne brode pas, je ne sais pas broder.
Elle affichait un large sourire plein de bons sentiments.
- Des milliers de femmes sont comme vous. Je peux vous apprendre.
- Je ne souhaite pas non plus apprendre.
Son sourire se figea pour devenir plus commercial.
- C'est pour un cadeau ? Vous cherchez quelque chose qui ferait plaisir à
une amie ?
Il fallait se ressaisir et faire de cette vendeuse une alliée.
- Oui, c'est cela.
- Quel genre de modèle ?
- Je ne sais pas très bien, elle brode depuis si longtemps qu'elle a déjà dû
réaliser toutes ces jolies choses que...
J'inspectais sa boutique. Des pochettes plastiques accrochées les unes derrière les autres contenant des kits (toile, diagramme, fils de cotons, aiguille), des supports variés (nappes, bavoirs, galons, coussins, etc.). J'avais peut-être exagéré en supposant qu'Emmanuelle ait pu broder tout cela, mais après tout, pourquoi pas ?
La vendeuse me tendit alors une
feuille de papier photocopiée.
- Voilà alors ce qui pourrait faire plaisir à votre amie : l'inscrire à
un round-robin.
Je préférais redevenir honnête.
- Un quoi ?
- Oh pardon, j'oublie que vous n'êtes pas de la partie. Le round-robin est une
sorte de ronde récréative entre brodeuses, un jeu à plusieurs, si vous préférez.
- On peut broder à plusieurs, c'est possible ?
J'imaginais des femmes autour d'une toile de lin, tirant chacune un bout en
essayant péniblement de se contorsionner...
- Bien entendu. Voici dons la liste des personnes qui souhaitent participer à
cette expérience, il ne leur manque que deux inscrites pour que l'aventure
commence. Je vous explique : chaque brodeuse va commencer à réaliser un
ouvrage en début de ce mois. Par exemple, sur cette toile, elles vont chacune
laisser de la place pour les autres ; elles définiront si nécessaire des
instructions sur une fiche, comme un thème ou des couleurs à respecter. Une
fois leur ouvrage terminé, elles l'envoient par la poste à la brodeuse
suivante inscrite sur la liste. Ainsi, les ouvrages de chacune vont tourner, à
raison d'un envoi et d'une réception par mois. A la fin du tour, chacune récupère
son ouvrage personnel avec la participation généreuse de toutes les autres.
-Et c'est amusant ?
- Très. Le round-robin est un temps de rencontres et d'échanges entre toutes
ces femmes qui brodent seules et isolées, elles communiquent enfin leur passion
avec d'autres. De plus, elles comparent ainsi leurs styles et leurs goûts,
enrichissant mutuellement leurs savoir-faire. C'est... comment expliquer cela à
quelqu'un qui ne brode pas... c'est tout simplement merveilleux.
Elle paraissait lumineuse, enchantée par ses propos, et elle réussit à me
donner envie de participer à cette chose " merveilleuse ".
- C'est d'accord, je vais inscrire mon amie .
C'est ainsi que je me suis retrouvé
inscrite à un round-robin.
C'est comme ça aussi que je suis devenue une superbe menteuse. En effet, pour
me sortir du piège dans lequel je m'étais mise, je sollicitais Philippe.
Il ne fut pas très heureux d'apprendre qu'il allait broder à ma place le round-robin, mais voulait participer à sa manière à l'enquête que je menais sur la disparition d'Emmanuelle.
Philippe adorait les travaux manuels, c'était toujours sa meilleure note à l'école. Chouchouté par plusieurs générations de professeurs qui lui avaient appris à peindre, dessiner, coller, découper, ... et respecter un modèle à suivre.
Le diagramme d'une grille de point de croix ne lui faisait nullement peur.
Nous avons reçu par courrier, de la part de la mercière, une liste de six femmes avec leur adresse. Philippe s'appliqua, il choisit le thème de l'Italie. Il broda des petites maisons dans les collines toscanes bordées de cyprès. Il rajouta par coquetterie une frise de branches d'orangers. C'était très réussi et nous étions fiers de nous. Chaque mois, j'envoyais donc un ouvrage à la même adresse et j'en recevais un autre en retour.
Certaines brodeuses joignaient des petits mots pour me féliciter, m'encourager et Philippe jubilait d'être devenu un nègre. Il se voyait sans doute à la Une des magazines d'ouvrages pour dames auxquels il aurait vendu sa confession afin de révéler le scandale de l'année : " Il s'introduit dans le milieu des RR sous une fausse identité pour élucider la disparition d'une amie brodeuse ".
D'autres nous téléphonaient pour s'assurer, inquiètes, de la bonne réception de leur ouvrage.
- Vous comprenez, j'ai déjà perdu une broderie par la poste l'année dernière. Sept mois de travail pour rien. J'étais hors de moi. J'ai pensé que l'une des participantes l'avait gardé pour elle. J'ai porté plainte à la police et ils se sont moqués de moi. Le médecin m'a prescrit des calmants car je devenais complètement folle. Je voulais me venger de cette injustice !
J'improvisais en espérant être
sur une bonne piste.
- Vous ne connaîtriez pas, par hasard, Emmanuelle Dunod ? Une amie
brodeuse.
- Non, vous savez, nous sommes nombreuses sur cette planète. Partout où vous
allez, vous finissez par rencontrer des passionnées de point de croix. Le point
de broderie le plus pratiqué dans le monde ! Pensez-donc ! Vous vous
rendez-compte : un véritable réseau qui couvre l'Italie, l'Espagne, la
Belgique, ... l'Europe entière ! Deux pôles contrôlent véritablement
cette activité : l'Angleterre et les Etats-Unis. Ils raflent tout le marché
de la création en point de croix. Je suis enseignante, vous savez, et lorsque
j'ai dit que je brodais le week-end lors d'un conseil de classe, je me suis
retrouvée avec une dizaine de mamans d'élèves qui m'ont fait toutes les
propositions possibles : échange de grilles, invitations aux salons de
broderie, inscription à un club, cours d'encadrement, etc. Sans parler de
celles qui ont essayé de m'embringuer dans des concours ! Mais ce nom...
Dunod... me dit quand même quelque chose. Elle ne serait pas Suisse ?
parce que je me souviens d'un RR où il y avait une suisse et je m'étais fait
cette réflexion : " une suisse dans un RR ".
- C'est bien ça, elle était... est Suisse.
- Je dois avoir une fiche sur elle. J'ai pris l'habitude de ficher toutes les
participantes, car je m'inscrit à cinq RR par mois et, si je ne m'organise pas
un peu, je les mélange toutes... Ne quittez pas.
Je patientais sagement, fière, si
fière d'être sur une piste.
- Voilà, Emmanuelle Dunod. 22 ans, Suisse. Célibataire sans enfant. Rue
Charles V dans le IVe. Très régulière dans ses envois. Assez
appliquée. Myope. Préfère broder sur le lin. Photocopies demandées. Voilà.
J'étais un peu moins fière d'être sur une piste si maigre.
- C'est une de vos amies ?
- Oui.
- Quand vous la verrez, pourrez-vous lui demander si elle ne m'oublie pas pour
cet exemplaire original de Thérèse de Dillmont ?
- Quel exemplaire ?
- Elle m'avait promis de me faire quelques photocopies. Je paierais les frais,
bien sûr. J'ai consulté une édition DMC en bibliothèque, mais le manuscrit
qui a appartenu à Madame de Dillmont avec les grilles originales et ses
annotations... quelle émotion !
- Oui, un livre rare sans doute...
- Rare ? Vous plaisantez ! Un livre unique.
- Un trésor ?
- Un trésor aux yeux des brodeuses, un livre bien ennuyeux pour les autres.
- Oui, je vous remercie. Je ne manquerai pas d'en parler à Emmanuell
Je raccrochais et ne comprenais
rien du tout.
Thérèse de Dillmont, un livre rare, un trésor... Quel rébus !
Une recherche dans un dictionnaire
vint éclairer tout ce mystère.
Thérèse de Dillmont, née le 28/10/1846 à Vienne en Autriche (Theresia Maria
Josefa Dillman Von Dillmont). S'installe à Mulhouse (Dornach) en 1884 et crée
un atelier de broderie. Se marie en 1889 avec Josef Scheuerman. Décédée le
22/05/1890 à Baden Baden (Allemagne). A publié " L'encyclopédie des
ouvrages de dames " en 1886, traduite en 17 langues. On compte à
ce jour 3 millions d'exemplaires vendus.
Je préviens Philippe, qui me promet de poursuivre cette recherche.
Rendez-vous à la Coupole avec Philippe.
Il m'attend au fond de la salle, au lieu de notre table habituelle donnant sur le boulevard. Il m'explique qu'il a l'impression d'être suivi, surveillé, qu'il n'en dort plus et que tout ça va mal finir. J'écoute d'une oreille distraite. Philippe sourit en me montrant toutes ses dents.
- Qui était Thérèse de Dillmont ?
clame-t-il avec triomphe.
- Si tu as peur d'être espionné, tache d'être plus discret.
- Vienne était alors la plaque tournante de l'industrie textile...
- Passe-moi les détails, SVP.
- Comme tu es susceptible ! Ta culture générale ne va pas s'améliorer,
mais j'abrège donc à ta demande.
Thérèse de Dillmont appartenait à la petite noblesse. Son père meurt alors
qu'elle a 10 ans et elle est confiée a une institution religieuse. Les
travaux d'aiguille sont alors le principe même de l'éducation d'une jeune
fille. Thérèse adore la broderie. Elle est admise à l'académie de Vienne,
dont elle devient l'un des meilleurs éléments. Un petit génie de l'aiguille,
en sorte. Elle se rend à Paris pour une exposition de... broderie ! La
chance de sa vie l'y attendait : on lui présente Jean Dolfus.
- Dolfus ?
- Jean Dolfus, famille de négociants en draps qui va devenir une des premières
manufactures d'Europe. DMC, tu connais ?
- Oui, c'est la marque des fils de coton que tu utilises et que tu trouves
partout dans les merceries.
- Voilà, elle rencontre donc Jean, l'héritier de DMC, et grâce à lui elle
s'installe en Alsace, où elle fonde sa propre école de broderie en 1887. La
petite brodeuse est devenue une business-woman.
- Comme tu y vas...
- Elle ouvre des magasins à Vienne, Paris, Londres. La consécration de cette
carrière, c'est la fameuse publication de l'" encyclopédie des
ouvrages de dames " en 1886. Elle a réunit dans ce livre le résultat
de toute une vie de recherches et d'études vouée à sa seule passion.
Techniques de point, modèles, motifs à exécuter. Elle va instaurer les règles
les plus précises dans l'art de broder. C'est une pionnière. Elle a écrit ce
qui fait figure de bible dans le milieu de la broderie. Elle se marie en 1889 et
meurt un an après, à quarante-six ans !
- Comment Emmanuelle pouvait-elle posséder un tel manuscrit ?
- Par son père, sans doute. Il voyage, il a beaucoup d'argent et il aime faire
plaisir à sa fille...
- Tu sais bien que ce genre d'ouvrage si précieux ne se vend pas. Il devait
appartenir à la famille de Thérèse de Dillmont ou alors à DMC, qui conserve
un patrimoine relatif à l'histoire de l'entreprise.
- Tu insinues qu'Emmanuelle l'aurait volé ?
- Je ne sais pas, mais il ne doit plus être dans l'appartement. On devrait y
retourner un soir.
- Tu crois ?
- Je crois, mais si cela t'effraie... ne vient pas.
L'appartement n'a même pas été mis sous scellés et c'est un jeu d'enfant d'y entrer, car la porte est déjà ouverte. J'avance dans le noir, j'entends un bruit de papier que l'on froisse, je trouve un interrupteur, mais l'électricité a été coupée. Je respire à peine. Je me colle contre le mur. Je n'y vois rien mais suis certaine qu'il y a quelqu'un tout près de moi. Je sens une autre respiration qui s'est faite aussi plus discrète. Des pas, ralentis mais qui se dirigent vers moi. Que suis-je censée faire, me sauver ? J'avale ma salive et décide de donner de grandes gifles dans le noir. J'agite les bras devant moi avec violence, ne supportant plus l'idée que quelqu'un se colle contre moi sans que je m'en aperçoive. On attrape mes poignets, on serre, je crie, je hurle, on me donne un coup sur le crâne et j'ai l'impression qu'il s'est ouvert en deux, je tombe sur les genoux et m'écroule sur le tapis. Je suis encore consciente et j'ai si mal à la tête que mes yeux ne veulent plus s'ouvrir, je me recroqueville comme une enfant, je m'évanouis.
C'est Philippe qui est à côté de moi, il a l'air inquiet mais content de me voir vivante avant tout.
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
Je me suis décidé à venir quand même, mais quand je suis arrivé tu étais là,
allongée par terre... J'ai appelé les pompiers, ils arrivent.
- Ils arrivent ? Tu as donné ton nom ?
- Non, j'étais trop énervé, juste l'adresse.
- Bon alors on file tout de suite.
C'était juste une bosse, une grosse bosse tout de même. Je commençais à être très énervée par cette histoire. Qu'est-ce que ça pouvait me faire à moi qu'Emmanuelle Dunod ait disparu de la circulation ? J'avais envie de tout laisser tomber. Philippe cherchait une idée, la seule qu'il ait trouvée étant de mettre une annonce dans " Le Marquoir ", publication spécialisée dans le point de croix, diffusée par abonnement. Il avait ramassé un exemplaire chez Emmanuelle l'autre soir
- Emmanuelle était abonnée à ce
journal, c'est plein d'annonces et de contacts là-dedans. On doit pouvoir
trouver quelque chose.
- Que veux-tu mettre comme annonce : manuscrit original de Thérèse de
Dillmont à vendre, prix à débattre ? Tu veux que le PDG de DMC prévienne
la police ? Que le conservateur de la bibliothèque nationale nous tombe
dessus ?
- Non. On ne sait pas si Emmanuelle a disparu à cause de ce manuscrit. Il peut
y avoir d'autres raisons... Ce journal organise des concours, il y a peut-être
des enjeux que nous ne connaissons pas.
- Qu'est-ce qu'on gagne ? Son poids en cotons DMC ?
En feuilletant le journal, je tombais en arrêt sur un entrefilet surligné - par Emmanuelle, bien sûr. Il s'agissait d'une rencontre avec une créatrice de modèles dans un salon de thé : elle conviait, par le biais de cette publicité, toute personne à se rendre aux " Enfants gâtés " à partir de 15 heures le vendredi 14 mai. Nous étions le 14 mai, il était 14h30. La chance était à nouveau avec nous.- Philippe, j'y vais seule, il ne vaut mieux pas qu'on nous voit ensemble, moi on m'a déjà repérée.
Il y avait là une cinquantaine de femmes, de tous âges. Elles semblaient toutes se connaître. Elles se souriaient, se présentant les unes et les autres, elles s'échangeaient leurs adresses. Je repérais la créatrice car c'était la seule qui ne portait ni veste ni sac à main. Elle était élégante, elle accueillait chaque visiteuse avec attention. Elle finit par s'installer au milieu de la pièce et commença à discourir sur la création, son parcours, ses choix, l'évolution de son travail.
Je remarquai à mes côtés une
jeune femme plus distante des autres et dont le regard était ironique. Je
tentais une approche.
- Vous la connaissez bien, cette Madame Turka ?
- Si je la connais ? C'est peu dire.
- Vous n'aimez pas ce qu'elle fait ?
- Tout le monde aime ce que fait Madame Turka.
- Ah oui ?
- C'est la créatrice du moment, celle qui est à la mode, si vous préférez.
- Ça marche bien pour elle, alors.
Elle doit me trouver sympathique,
car elle me sourit et me tend la main en se présentant.
- Clothilde de Besse, attachée de presse de madame Turka.
- Hélène Soleau, étudiante en histoire de l'art, et découvrant le milieu de
la broderie.
- Suivez-moi, je vous offre un café ou un thé ?
Elle m'emmène dans une seconde pièce où il n'y a personne. Nous laissons donc madame Turka et ses disciples poursuivre sans nous leur réunion. Personne ne s'aperçoit de notre échappée.
Clothilde allume une cigarette et m'en propose une. J'accepte volontiers. Deux personnes qui échangent ainsi leur fumée, face à face, sont toujours plus propices à laisser le naturel et la détente diriger leur conversation.
- Alors vous êtes attachée de
presse depuis longtemps ?
- Depuis toujours, mais plus pour longtemps, j'en ai ras-le-bol de ce métier.
Tout le monde fait semblant de nous aimer, car tout le monde a besoin de nous :
les clients pour qu'on parle d'eux dans les journaux, et les journalistes pour
qu'on leur fournisse l'info mâchée. En fait, ils nous détestent tous. Ils détestent
être dépendants de nous. Et vous ? Vous découvrez le milieu de la
broderie ? Et qu'en pensez-vous ?
- C'est un milieu plus ouvert que je ne l'aurais cru, on y accueille facilement
une novice.
- Normal, elles aiment contaminer leur entourage. Je ne connais pas une seule
brodeuse qui n'ait pas appris à broder à quelqu'un. Il ne faut pas leur en
vouloir, elles sont comme ça.
- Ce sont des passionnées.
- Oui, à des degrés divers. Certaines font plaisir à voir, d'autres pitié.
J'en ai connu une qui a détruit sa vie pour sa passion du point de croix. Elle
a délaissé son mari, puis ses amis. C'est une activité solitaire et qui
demande une certaine attention.
Elle a dépensé des fortunes en mètres de tissu, et en voulant absolument posséder
les 428 couleurs du nuancier DMC. Elle doit être heureuse, mais elle s'est
laissé dévorer quand même. Pour trouver encore le temps de broder, elles
jonglent avec leur emploi du temps. Elles sont mariées, ont un métier, des
enfants... Je les admire de dépenser autant d'énergie. Elles achètent des
diagrammes, se lancent en amateur dans la création, elles se rencontrent, elles
échangent leurs points de vue et elles arrivent à nouer des liens solides et
sincères. Les crucifilistes - comme elles se distinguent des autres brodeuses -
sont des femmes très entières et très généreuses. Je ne pourrais vous
expliquer pourquoi mais elles arrivent vraiment à m'épater. Toujours en appétit
de broder de nouveaux modèles, toujours envie de recommencer la même chose
tous les jours : des petites croix. Pourtant, il n'y a rien de plus
difficile que d'avoir le désir de recommencer tous ces actes répétitifs que
la vie nous impose. Elles ont trouvé une autre manière de vivre, sans l'ennui,
et le temps qui passe vous ne savez où.
Elle écrase sa cigarette.
- Je suis bavarde, excusez-moi.
- Vous êtes le contraire d'une bavarde...
- Ah oui ?
- Oui, ce que vous dites a un sens, vous avez pesé vos mots, vous avez réellement
ressenti ces choses...
- Je fais le bilan. Je compte changer de vie bientôt. Je quitte le métier et
Paris.
Je jette un œil derrière nous,
rien n'a changé, madame Turka parle encore et certaines prennent des notes.
- Vous croyez que certaines crucifilistes iraient jusqu'à assassiner ?
Clothilde se retient d'éclater de rire, mais ses sourcils se froncent.
- N'importe quel être passionné est prêt à assassiner. Jusqu'où va la
passion ? Lisez les faits divers : au meurtre.
- Mais pourquoi une brodeuse en tuerait une autre ?
- Vous écrivez un livre ? Vous cherchez une idée de scénario ?
- Non.
J'eus envie d'être honnête, Clothilde me semblait l'être, j'avais envie de
prendre ce risque.
- J'enquête sur le meurtre d'une crucifiliste qui possédait un manuscrit de Thérèse
de Dillmont.
Elle repique une cigarette du paquet et l'allume très lentement, accusant le
choc.
- Alors vous pensez qu'on l'a tuée pour lui voler ce manuscrit ?
- Qu'en pensez-vous ?
- Le vol est rarement le mobile d'un meurtre.
J'avais eu raison de faire
confiance à Clothilde, elle était fine d'esprit et me permettrait de voir
toute cette histoire sous un angle nouveau.
- Est-ce que la victime est une créatrice ?
- Non. Pas professionnelle en tout cas.
- Les créatrices se détestent entre elles et elles seraient capables d'aller
jusqu'au bout. Madame Turka est une des plus redoutables. Elle est présente
dans les jurys de concours, elle repère les talents et les élimine. Elles est
présente dans les comités d'organisation de salons, elle jette un œil sur les
demandes d'inscription, et en profite pour mettre son veto sur certaines créatrices
qui pourraient lui faire de l'ombre.
- Elle n'était pas créatrice, mais elle possédait ce manuscrit qui contenait
sans doute des diagrammes dessinés de la main de Dillmont. Elle pouvait peut-être
les vendre, les photocopier et monnayer ce service aux créatrices.
- Un jeu dangereux. On est facilement repéré quand on copie. Il a des procès
en cours sur ce sujet. Mais les jeux dangereux sont aussi faits pour qu'on y
joue, n'est-ce pas ?
Je n'aime pas du tout le regard de Clothilde au moment où elle me dit ça. Elle essaye de m'intimider. Que veut-elle dire par là ? Elle cherche à savoir si je prends plaisir à jouer les Agatha Christie ou elle me menace pour savoir jusqu'où je suis capable d'aller. Peut-être est-elle au courant de tout, elle m'attendait là, exprès à l'écart pour que je la remarque. Ça n'a pas manqué ! J'ai filé droit vers elle, je me suis jetée dans la gueule du loup. Elle m'a embobiné avec son sourire enjôleur, son charme véritable.
Elle m'a raconté des foutaises sur les brodeuses et j'ai bu ses paroles comme du petit lait. Je dois me ressaisir avant de partir le plus vite possible, avant de me reprendre un coup sur le crâne. Mais c'est elle qui se lève la première et, d'un pas rapide, sort du salon de thé. Je rejoins le petit groupe qui semble avoir terminé, Madame Turka accepte de répondre aux questions avec gentillesse, et une autre femme distribue son catalogue de créations. J'en saisis un. Je l'ouvre.
Je lis la première page : " Création exclusive de Madame Turka. Pour tous renseignements commerciaux, appeler le 01.40.24.01.26. Contact presse : Maria Davout au 01.34.54.65.45. "
Je relève la tête, le salon
s'est vidé, Madame Turka range ses affaires, ravie de cet après-midi. Elle
appelle la jeune femme qui range les catalogues non distribués.
- Alors Maria, vous croyez que ce sera plus difficile demain, face aux
journalistes ?
Je n'ai pas entendu la réponse de Maria. Je suis devenue sourde.
Je venais de me faire avoir en beauté. Je n'avais aucune envie de jouer à des jeux dangereux et décidais de tout arrêter. Je pensais m'amuser, découvrir plein de petites vieilles qui brodaient calmement à la maison en souvenir de leur jeunesse, et je découvrais un réseau de crucifilistes prêtent à tuer l'une des leurs.
J'ai retrouvé Philippe dans le
quartier du Marais, en face de Saint-Paul. Il était soucieux. Je lui demandais
des nouvelles du round-robin.
- Ça se passe bien. J'ai pris un peu de retard ce mois-ci, car je suis très
contrarié par cette histoire.
Je lui résumais mon aventure déplorable au salon de thé.
- Qui était cette femme ? Elle ressemblait à quoi ?
- Qu'importe ! Elle savait qui j'étais, elle m'a menacé, point à la
ligne. Je me fous d'être menacée par une blonde ou par une brune... On nous
conseille d'arrêter notre petit jeu, on nous a fait comprendre par son intermédiaire
que l'on a à faire avec des plus malins que nous.
Philippe continuait à marcher à mes côtés sur les trottoirs étroits de la rue du Roi de Sicile. Il jetait de petits regards furtifs au-dessus de son épaule, il devait être persuadé que l'on nous suivait et avait sans doute raison.
Une voiture nous frôla de près
et Philippe hurla, épouvanté, proche de la crise d'hystérie. Je tentais de dédramatiser.
- La rue est étroite, où veux-tu que cette voiture passe ?
Il tremblait, se secouait
nerveusement, transpirait... J'hésitais entre la caserne des pompiers à 500 mètres
de nous et une bonne paire de claques. J'optais pour le second choix. Il parvint
à se ressaisir.
- Il faut que je te parle, Hélène. Tout ça devient trop dangereux. Il y a des
choses que tu ne sais pas. On va chez moi.
Le studio de Philippe donnait sur
la place de la République. J'avais pris place sur son canapé et attendais avec
peu de patience ses révélations.
- Alors ? Je t'écoute. Qu'est-ce que je ne sais pas ? Qu'est-ce que
tu me caches ?
Après quelques déglutissements de son thé de chine, il avoua.
- Emmanuelle n'a jamais possédé de manuscrit original de Thérèse de Dillmont.
Ce manuscrit n'existe pas. On s'est amusé tous les deux à répandre cette
rumeur.
- Dans quel but ?
- Je te l'ai dit : le jeu. On est tombé un jour, dans une bibliothèque,
sur le récit de la vie de cette femme, et on a imaginé l'existence d'un
manuscrit original qui mettrait en ébullition le petit cercle de la broderie.
- Et comment avez-vous procédé ?
- C'était assez simple. Emmanuelle faisait cette fausse confession aux
participantes de round-robin et la nouvelle se répandait plus vite que nous ne
l'aurions espéré. Cela a dépassé nos prévisions. Emmanuelle recevait des
appels du monde entier pour faire l'acquisition de cet ouvrage. Les bibliophiles
furent les premiers. Nous avons pris peur et Emmanuelle s'est contentée de
promettre des photocopies à droite et à gauche. Nous ne savions plus comment
sortir de ce cauchemar. Nous avions très peur que cela vienne aux oreilles de
DMC.
- Et pourquoi ne pas avoir avoué clairement votre escroquerie ?
- Nous l'avons fait. Emmanuelle a fait publier dans le Marquoir une annonce
anonyme expliquant qu'aucun manuscrit de Dillmont n'existait. Elle invitait
chaque brodeuse à la prudence et à ne pas donner suite...
- Et alors ?
- Nous n'avons pas été crus immédiatement, mais les appels devinrent moins fréquents.
On s'est fait un peu insulté aussi. L'histoire était sur le point d'être
enfin étouffée au moment même où une autre annonce est parue dans le
Marquoir, proposant la vente de ce manuscrit imaginaire ! Il y avait un numéro
de téléphone : à l'autre bout, une voix de femme faisait monter les enchères.
Nous devions lui proposer un prix et elle nous rappellerait plus tard. Elle
proposait aussi de vendre des diagrammes dessinées de la main de De Dillmont.
Nous lui avons fait une proposition, mais plus aucune nouvelle de sa part.
- Tu penses qu'elle s'est inspirée de votre plaisanterie pour en faire une véritable
escroquerie ?
- Ça me paraît évident.
- Et tu m'as laissé enquêter pendant tout ce temps au péril de ma vie, alors
que tu tenais tous les fils de cette histoire ?
- Je ne pensais pas que tu t'intéresserais à la disparition d'Emmanuelle, tu
n'avais jamais fais preuve d'intérêt envers elle. Tu as commencé alors à te
prendre pour Modesty Blaise. J'ai pensé par la suite que personne ne te
connaissait dans ce milieu, que tu étais donc la personne idéale pour savoir
ce qui est arrivé à Emmanuelle. Je me suis contenté de te mettre sur des
pistes et à t'aider sur le round-robin. Mais ça devient trop dangereux :
on t'agresse dans l'appartement, on te menace dans ce salon de thé, on tente de
nous écraser... Je suis mort de trouille. Je ne veux pas te perdre, Hélène,
tu es mon amie. Je ne veux pas que tu disparaisses comme Emmanuelle. Maintenant
tu sais tout et je me sens un peu mieux. Un peu coupable encore de t'avoir entraînée
dans cette aventure... mais beaucoup mieux.
- Ah oui ? Tu crois t'en tirer comma ça ? Mais mon pauvre Philippe,
jamais, jamais je n'aurais plus confiance en toi. Je te mets en quarantaine. Débrouille-toi
tout seul pendant un moment et va plutôt voir la police pour leur raconter ta
supercherie qui tourne mal. Moi, je ne joue plus. Ciao !
C'était tout moi. Une sortie théâtrale, glorieuse et cinglante afin de clouer sur place mon auditoire.
Les semaines passèrent paisiblement. Je n'avais aucune nouvelle de Philippe. Il devait se terrer chez lui. J'avais été un peu intransigeante avec lui, mais c'était ma manière de " marquer le coup ". J'avais déjà utilisé ce principe de la quarantaine avec lui, et à chaque fois ça marchait bien. J'avais besoin de temps pour avaler les coups durs. Philippe me revenait alors plus gentil et plus prévenant.
Le téléphone sonnait, je
laissais le répondeur se déclencher... C'était une participante du
round-robin, je décrochais en vitesse.
- Oui ! J'écoute ! Je suis là.
- Bonjour, je vous dérange ?
- Non, je viens de rentrer. Vous allez bien ?
- Oui et non.
- Ah ?
- Je n'ai pas reçu mon ouvrage, ce mois-ci.
- Ah. Je devais vous l'envoyer ? C'était mon tour ?
- Oui.
- Je suis désolée, j'ai été bousculée, ces derniers temps. Je vous le poste
tout de suite.
- Merci. Je voulais être sûre qu'il ne s'est pas perdu.
- Bien entendu.
- Bon, je vous laisse, et peut-être nous croiserons-nous au salon.
- Au salon ?
- Oui, le salon " Loisirs point de croix ".
- Oui, j'oubliais. C'est quand, déjà ?
- Ce week-end à Auteuil.
- Bon, je ne sais pas encore si j'irais. J'essayerais. A bientôt !
C'était tout ce qu'avait trouvé Philippe, laisser tomber le RR sans me prévenir. Elles avaient toutes mon numéro, elles allaient toutes m'appeler, s'inquiéter... Bon, il avait gagné.
Je me rendis directement chez lui.
Je remarquais quelque chose de bizarre sur sa porte. Je n'osais pas y croire. Je
m'approchais, mais c'était bien cela : des scellés.
Le fil, les cachets de cire. Le pire devait être arrivé.
J'hésitais à interroger sa concierge, si Philippe avait été assassiné, je devenais sans doute suspecte. Je devrais alors raconter à la police cette histoire impossible à raconter et à croire. Philippe avait peut-être été liquidé par une de ces brodeuses vengeresses qui n'avait pas apprécié la supercherie du faux manuscrit. La femme du salon de thé était peut-être venue ici-même pour une intimidation finale. Je devais savoir.
Par chance, j'entendis des pas
dans l'escalier, je descendais lentement et me trouvais face à une voisine de
Philippe qui ne me connaissait pas.
- Excusez-moi, qu'est-il arrivé à Philippe Mitran ?
- Il s'est suicidé, il y a quinze jours. Il a prit des médicaments, c'est un
copain à lui qui avait les clefs qui a découvert le corps. C'est affreux, non ?
- La police est venue ? Ils sont sûrs que c'est un suicide ?
- Oui oui, aucun doute là-dessus. Je vous laisse, j'ai une casserole sur le
feu.
J'étais plus que désolée pour Philippe, mais je continuais à lui en vouloir. Il s'était suicidé, échappé de toute cette histoire en me laissant seule. Je ne me sentais pas responsable de son acte, je savais qu'une quarantaine ne lui plaisait guère, mais pas au point d'en arriver là. Je ne pouvais être responsable d'une telle chose.
Les jours qui suivirent furent assez pénibles. J'ai lamentablement envoyé une lettre aux " round-robineuses ", leur expliquant la perte de mon meilleur ami. Je leur avouais que je n'étais plus en état de continuer et j'implorais leur pardon. Elles furent adorables, compréhensives, réconfortantes...
Je me rendis au salon " Loisirs point de croix ", comme un dernier adieu à Emmanuelle et à Philippe. Je traînais dans les stands, sans vraiment comprendre ma présence ici. Je n'étais pas une des leurs, après tout. J'étais un imposteur, une intrigante au milieu de toutes ces vraies passionnées. Le salon était assez petit, la foule se concentrait sur les stands et il était difficile d'approcher. J'étais fatiguée, je piétinais en cherchant la sortie lorsque je croisais un visage connu : Emmanuelle.
Elle aussi m'a vue. Elle s'est dirigée vers moi, elle a passé son bras sous le mien et m'a emmenée vers le bar. J'étais muette de stupéfaction ; j'étais lasse à l'idée d'avoir encore des questions à poser. Je voulais me reposer, c'est tout. Nous nous sommes assises l'une en face de l'autre. Elle m'a commandé un café.
Je la regardais, elle avait l'air
très en forme.
- Tu as bonne mine pour une morte.
- Qui t'a dit que j'étais morte ? Philippe ?
- Philippe n'a plus bonne mine, lui.
- Je sais. Il s'est suicidé et je le regrette.
Je continuais à la regarder, elle avait l'air sincère.
- Je vais tout te raconter, Hélène. Je ne sais pas ce que Philippe t'a dit,
mais moi je vais te dire la vérité.
- Quelle vérité ? Vous n'avez cessé de mentir... Tu es responsable de sa
mort, j'en suis certaine.
- Un peu. Ecoute...
- Je ne fais que ça depuis le début !
- Philippe et moi allions souvent
travailler en bibliothèque, nous nous sommes découvert une passion commune
pour les vieux livres et allions donc aussi chez les brocanteurs. Un jour où j'étais
seule, j'ai fait la découverte d'un livre rare de Thérèse de Dillmont. Ça
ressemblait à un manuscrit. Il y avait des diagrammes dessinés à la main. C'était
un beau livre et, en tant que brodeuse, j'étais comblée d'une telle merveille.
J'en ai parlé à Philippe. Il a voulu alors que nous montions une escroquerie.
Il voulait publier une annonce, vendre des photocopies du livre, le vendre aux
enchères par téléphone... Des idées complètement folles lui passaient par
la tête. J'étais contre une telle idée. Je voulais contacter DMC et leur
remettre l'ouvrage pour qu'il soit en lieu sûr. Philippe ne l'entendait pas
comme ça. Il devint insupportable. Il me téléphonait sans cesse, m'expliquant
que l'on pouvait gagner de l'argent, que j'étais idiote. J'ai eu peur devant ce
harcèlement et j'ai décidé de partir rejoindre mon père en Suisse pour un
moment. J'ai emporté quelques affaires, dont mes broderies et le manuscrit.
Philippe est devenu fou, j'ai appris qu'il avait alors cambriolé mon
appartement. Il cherchait partout le livre. Je crois même savoir que tu l'as
surpris un soir. Mon père était inquiet pour moi et sa situation de diplomate
lui a permis de mettre un terme à cette histoire. Il a à Paris plusieurs
contacts qui peuvent l'aider. Je ne voulais de mal à personne, mais le service
de renseignements de mon père m'a indiqué que Philippe avait tout fait pour
que tu enquêtes sur ma disparition... jusqu'à ce round-robin. J'avais peur
pour toi. Nous - mon père et moi - t'avons envoyé un message d'avertissement
par le biais d'une jeune femme au salon de thé. Ça a marché. Tu t'es découragée.
Philippe a continué seul. Il était obsédé par ce manuscrit. Nous avons essayé
de l'effrayer par quelques intimidations. Philippe a paniqué, car il ne savait
pas où j'étais, ni que j'étais derrière tout ça. Cet idiot est devenu
parano, il a cru que des individus le pourchassaient pour lui voler le livre,
car il s'était vanté partout de l'avoir. Il s'est vu persécuté par une véritable
mafia de la broderie.
Je n'avais pas prévu qu'il se suicide, on ne prévoit jamais ça. Je suis sans
doute un peu responsable... Je vais vivre avec.
- Et le livre ?
- Je l'ai fait expertiser en Suisse par des bibliophiles : c'est un faux.
Je ne crois pas que cela aurait arrêté les plans de Philippe dans son
escroquerie. Il n'a plus été dans son état normal depuis le jour où je lui
ai montré ce livre. Il paraît que les ouvrages rares, très rares, déclenchent
de véritables hystéries. Des amateurs de livres anciens m'ont raconté qu'il y
avait beaucoup de rituel et de jouissance à être le seul à posséder un
exemplaire. J'ai rendu un dernier hommage à Philippe, à celui qui avait été
un temps un véritable ami : à son enterrement, j'ai jeté le manuscrit
sous les premières pelletées de terre.
J'avais payé ma part ; je lui tournais le dos en me levant.
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